.◊ L E S R A P P E U R S D' A L L A H ◊
Abd al Malik, Kery James, Réalité anonyme... Ces voix de banlieues où l'islam domine, mêlent la tchatche au Coran. Un tournant et un débat de plus pour une musique qui, depuis vingt ans, donne le tempo des cités.
Ils ont entre 20 et 30 ans, sont musulmans d'origine ou récemment convertis, viennent des cités d'Orly, de Strasbourg ou de Montpellier et mixent les préceptes du Coran à la tchatche du rap. Certains ont leur propre label : Din, qui signifie religion en arabe, ou Qibla, en référence à la niche dans les mosquées indiquant la direction de La Mecque. Un collectif de hip-hop s'est baptisé La Boussole, pour les mêmes raisons. Une ligne de vêtements, Billal Wear, a pris le nom du premier Noir converti à islam. C'est donc un rap sacré, réconcilié avec la religion des parents, qui grandit à l'ombre du rap « profane », hédoniste et capitaliste, couvert de chaînes en or et envahi de bimbos en string. Un rap qui dresse en français des louanges à Allah et devient un moteur de « réislamisation » des jeunes dans les banlieues.
Croyants, pratiquants et tolérants, ces rappeurs se produisent en concert devant des jeunes filles en hidjab, pratiquent les cinq prières quotidiennes et prônent « l'amour comme seul vêtement, comme le manteau du prophète », le respect de chacun et l'abstinence pour tous avant le mariage. Leurs fans les questionnent sur Dieu, le Coran, la religion, leur suggèrent des thèmes de chansons... C'est un nouveau courant qui répond aux amalgames et à l'islamophobie consécutifs au 11 septembre 2001. C'est aussi une façon de rompre avec
les idéologies dominantes, de changer de vie, de trouver des repères.
Qu'Allah bénisse la France ! est le titre de la récente autobiographie de Abd al Malik, un des pionniers du genre. « Je suis là pour témoigner et mon témoignage est gratuit, je ne veux rallier personne à ma cause », insiste-t-il. Son nouvel album, Le Face-à-face des c½urs (Atmosphériques), est empreint de soufisme, courant mystique d'un islam ouvert et tolérant. « En tant qu'artiste, je parle de ma spiritualité, d'une vérité chérie, surtout pas oppressante. » Simultanément, Kery James fait paraître un projet musical, Savoir et vivre ensemble, où les chants traditionnels musulmans alternent avec des raps pieux mais urbains soutenus par des copains (Kool Shen, Diam's, Passi...). « Je ne suis pas un rappeur islamiste, se défend-il. Mais quelqu'un qui affirme sa croyance et la chante pour rapprocher les générations. » Quant à Djamel, alias Barseuloné, du groupe Réalité anonyme, auteur de deux albums, dont La Conception, il ne se définit « ni comme imam ni comme prêcheur ... Ou alors on l'est tous, chacun à notre manière. Moi, je prêche les bonnes valeurs, c'est une démarche citoyenne, pas politique.»
En vingt ans, le rap français a plusieurs fois changé de peau, le regard tendu vers les Etats-Unis. Il a sauté de la provocation politique au crachat social, de l' « egotrip » (le moi, je) à la confession intime ou à la profession de foi. Venu d'outre-Atlantique, le rap musulman est né dans le creuset de The Nation of Islam. Incarné par Louis Farrakhan, ce mouvement a rallié bien des stars noires américaines désireuses de rompre avec une culture majoritaire blanche, chrétienne, « esclavagiste ». Le pic est atteint lorsque le film Malcolm X, de Spike Lee, sort sur les écrans. Public Enemy, Ice Cube, Ice-T, Queen Latifah se convertissent ainsi à l'islam...
En France, l'islam est présent depuis longtemps dans les textes de rappeurs d'origine musulmane, tels que Freeman ou K.Rhyme le Roi, d'IAM, Ali, de Lunatic, le groupe Ness & Cité, qui a publié plusieurs albums, dont Ghetto Moudjahidin, ou Djamel, de Réalité anonyme. « Cela s'est fait naturellement et tient à notre éducation religieuse », rappelle ce dernier. Tandis que Abd al Malik, alias Régis Fayette-Mikano, chrétien d'origine congolaise, et Kery James, alias Alix Mathurin, chrétien d'origine haïtienne, ont choisi l'islam, comme d'autres rappeurs français - Akhenaton, Fabe, Diam's - après un cheminement intérieur et parce que c'est une religion de proximité. « C'est celle qui domine dans les quartiers, commente Kery James. Lorsque j'ai eu des doutes, des peurs, il a été plus facile pour moi de trouver un imam qu'un prêtre. » « Epouser l'islam, majoritaire dans les banlieues, religion forte, virile, a un côté contestataire identique au rap», analyse Samir Amghar. « Ma lecture du Coran est ésotérique », rappelait Akhenaton au moment de son album Sol Invictus (2001), imprégné d'écriture coranique. Conquis lui aussi par l'islam, Abd al Malik, ex-enfant de ch½ur, étudiant surdoué, leader du groupe NAP (New African Poets) et petit délinquant, est vite devenu un champion du posélytisme. Il prêche sur scène, mais aussi dans les cités du Neuhoff, à Strasbourg, [ ...] Adepte d'une religion rigoriste, Malik s'interroge alors sur la « musique et sa légitimité par rapport à l'islam ». Les réponses « idéologiques » que lui font Tariq Ramadan, professeur de philosophie et d'islamologie et figure du néo-fondamentalisme, ou Yusuf Islam, alias Cat Stevens, lors d'un congrès sur l'art et l'islam en 1999, ne le satisfont pas.
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© L'Expяεss du 07/06/2004
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